Edition 4 / 2012


Article - Daniel Goldstein, Daniel Goldstein est rédacteur pour la revue « Sprachspiegel » (www.sprachverein.ch). Pour le journal bernois « Bund » il rédige la rubrique « Sprachlupe » (sprachlupe.ch). «

Peut -on demander à des Suisses alémaniques de parler l’allemand ?

Bien-entendu, certains diront qu’ils l’ont tous appris à l’école. Le germaniste Peter von Matt a pu constater que tous ne partagent pas cette opinion, lorsqu’il s’est exprimé sur le sujet, le 16 octobre 2010 dans le « Tages-Anzeiger ». En choisissant le titre « Der Dialekt als Sprache des Herzens? Pardon, aber das ist Kitsch! (Le dialecte, langage du coeur ? Pardon, mais c’est kitsch !) », il a jeté un pavé dans la mare ; d’ailleurs les réactions sur internet ont été « frustes, grossières et dénuées de style ». Certains percevaient une attaque diffamatoire de la part du professeur contre le dialecte par le biais des termes précités. La citation était certes correcte, mais elle ne se rapportait pas au dialecte, mais à la mauvaise habitude « de parler aux Allemands et aux Autrichiens aussitôt et exclusivement en suisse allemand ».

En réalité, les étrangers germanophones ne sont pas les seuls à savoir ce qu’en vaut l’aune ; le  ressortissants d’autres pays et – pire encore du point de vue de la Suisse – les autochtones natifs d’une langue latine font la même expérience désagréable, explique le conseiller national genevois, Antonio Hodgers. Ce dernier s’était installé à Berne pendant une année afin d’y vivre une immersion linguistique. Une année durant laquelle l’allemand qu’il avait péniblement appris à l’école lui a fort peu servi.

Communication et identité

Hodgers a ensuite proposé d’imposer l’allemand standard comme norme applicable à la formation supérieure et à la sphère politique élargie. En revanche, les dialectes « devraient être reconnus comme langues régionales et porteurs d’identité et de culture propres à la région ». De même que von Matt, l’incompréhension qu’a rencontrée Hodgers a été tellement stupéfiante qu’on l’eût cru délibérée. Les uns reprochèrent au conseiller national de vouloir interdire le dialecte en public, les autres de vouloir élever le patois au rang de langue régionale. Le dernier scénario était l’un d  ceux qu’il avait ébauché dans l’édition du 21 mars 2010 du journal « NZZ am Sonntag » et immédiatement rejeté.

Von Matt a essuyé un nombre particulièrement élevé d’attaques, lui qui en avait lancées hardiment en déclarant que « la chimère s’était répandue que le dialecte est la langue maternelle des Suisses et l’allemand, la première langue étrangère ». Son article ne traitait ensuite plus que de la « chimère affirmant que le dialecte est la seule et véritable langue maternelle » la qualifiant de langue maternelle « allemande sous deux aspects : le dialecte et le standard ». Ce qui est pratiquement incontesté pour la langue écrite. Par contre, le fait que nombre de Suisses allemands éprouvent des difficultés à s’exprimer oralement en allemand, ne provient pas uniquement du manque de formation ou de bonne volonté.

Langage spontané et « langue nourricière »

Le dialecte est effectivement le langage que nous parlons spontanément. En termes de marketing, c’est notre signe distinctif, même si ça n’encourage pas le  ventes. L’allemand est la langue du vaste espace culturel auquel appartient la Suisse. Il est appris certes depuis la prime jeunesse, mais appris différemment. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’événements culturels en dialecte, mais qu’eux aussi se nourrissent du contact intensif avec l’allemand. La langue allemande est – que l’on ait suivi une formation supérieure ou non – une alma mater, une mère nourricière. Si elle n’est pas la langue maternelle, elle est tout du moins la « langue nourricière ».

Le bon allemand (ou ce qui est considéré comme tel) ne nous relie pas seulement aux Allemands ou aux Autrichiens ; il nous relie également à tous ceux qui se donnent la peine de d’apLa Politique 4 Juin/Juillet 2012 11 prendre l’allemand comme langue étrangère. Il suffit d’avoir le sens des convenances pour ressentir le besoin de parler le bon allemand avec les personnes qui ne comprennent pas le dialecte. On peut cependant exiger des germanophones qui souhaitent s’installer durablement en Suisse alémanique d  pprendre à comprendre le dialecte. La plupart d’entre eux le souhaitent et demandent qu’on leur parle « Schwitzerdütsch », tout en continuant eux-mêmes à parler leur propre variété allemand. C’est une requête à laquelle il y a lieu d’accéder, même s’il serait peut-être plus facile d’employer notre standard.

L’école de langue de la nation

Nous autres Suisses alémaniques devrions cependant être capables d’employer aisément l’allemand, même oralement. L’acquisition de cette compétence linguistique dépend essentiellement de l’école. L’importance de cette dernière – entre autres pour la communication entre les différentes régions linguistiques – a été particulièrement bien exprimée par Willy Brandt : « L’école de la nation est l’école. » De manière ludique et en addition à la confrontation des enfants avec les médias, le standard a déjà sa place à l’école enfantine, sans « interdiction du dialecte » – un chiffon rouge agité volontiers par les personnes qui souhaiteraient imposer le dialecte au jardinières d’enfan  . L’argument étant que l’apprentissage du dialecte promeut l’intégration des enfants étrangers. Un raisonnement qui n’est pas remis en question. Pas plus que la certitude que les enfants autochtones s’en chargeront de toute façon. Et pour tous, l’apprentissage du bon allemand – à l’écrit comme à l’oral – est indispensable pour l’intégration ultérieure dans le monde du travail, de la culture et de l’Etat. Son importance va certes grandissante au fil de la scolarité, mais il n’est pas nécessaire de bannir le dialecte de l’éducation physique supérieure.

Il n’est pas vraiment avantageux que le dialecte prenne une place de plus en plus importante à la radio et à la télévision publiques. Une émission de divertissement a certainement plus de succès auprès des gens si elle est diffusée dans le langage familier du patois, mais lorsqu’il s’agit de sujets ayant un rapport étroit avec des documents et des discussions écrits, il est préférable d’en débattre en bon allemand. Et ne serait-ce que pour nous éviter un peu de langue de bois.                   


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16-Aug-2012, 01:58 PM
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